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Photo: Crila

Caroline Néron: droit devant

Entre le 10 et le 25 janvier 2019, 2000 reportages ont été publiés sur les difficultés de l’entrepreneure et artiste Caroline Néron. Ajoutons tout le bruit sur les médias sociaux et c’est la recette parfaite pour faire sombrer une entreprise. Vous vous demandez ce qu’un livre sur le sujet viendrait ajouter? Beaucoup sur l’expérience humaine de passer dans le tordeur de l’opinion publique, sur le désespoir et la rédemption. Autoportrait d’une femme volontaire et courageuse, qui raconte son expérience, sans filtre.

Mitsou: Tu commences ton livre Néron inc : la force de l’épreuve avec la définition de l’instinct, qui est d’avoir un don, une disposition naturelle, une aptitude à sentir ou à faire quelque chose. Il y a un passage ou tu décris bien la sensation. Je te le lis:

«Le retour au bureau s’est fait le 8 janvier 2018. Bizarrement, j’ai eu un mauvais pressentiment. Je manifestais une volonté positive ce mois-là, mais mon corps m’envoyait un autre message. Toutes les nuits, entre 2h et 4h du matin, je me réveillais dans mon lit, le souffle coupé, et m’assoyais d’un coup sec pour reprendre mon air. Je me rendormais aussitôt. Je savais que cette anxiété qui me réveillait la nuit était un signe, une intuition profonde que le pire était à venir.»

Pourquoi n’as-tu pas suivi ton intuition à ce moment-là?

Caroline: Elle a été ébranlée par des gens qui faisaient partie de mon organisation dont un avec qui j’avais un contrat béton et qui m’aurait coûté bien cher à libérer. Reste qu’aujourd’hui, ça m’a coûté pas mal plus cher! À l’époque, je me remettais beaucoup en question, mais je crois que ce type d’expérience arrive pour t’enseigner. Et je peux te confirmer que j’ai appris!

Mitsou: Certains passages ont été comme de la torture à lire pour moi qui suis aussi entrepreneure. Je ne sais pas si tu ressens la même chose, mais je ne me considère pas comme une femme d’affaires, plutôt comme une entrepreneure. Il y a beaucoup de créativité et d’innovation dans l’entrepreneuriat. Il y a le même niveau de satisfaction que quand tu crées une bonne toune.

Caroline: Totalement. C’est le même high. Les affaires sont plutôt liées à la finance et je t’avoue que j’aime aussi ce côté-là. J’adore négocier et je compte vite! Jusqu’en 2014, je me suis occupée des finances de l’entreprise et c’est dans ces années que la compagnie a généré le plus de profit. Quand j’ai délégué à plus qualifiés que moi, j’ai commencé à être insécure face à mes aptitudes. J’ai donné carte blanche et je pouvais alors me concentrer sur le développement, mais il y a eu un relâchement et c’est une grande erreur de ma part. J’ai arrêté de regarder les dépenses. Je sais que j’ai exagéré. Du côté personnel, j’aimais me récompenser pour le travail bien fait et en faire profiter mes amis. Je me faisais plaisir en faisant plaisir aux autres.

Mitsou: Mais c’est très enivrant d’offrir sa richesse. C’est aussi très masculin!

Caroline: C’est vrai. Je prenais toujours la facture au resto. Je voulais montrer qu’en tant que femme, je pouvais le faire. Ce pouvoir de donner est valorisant et stimulant.

Un gars dans un corps de fille

Mitsou: Sur la couverture de ton livre et sur l’image de ta reprise de la chanson de Diane Tell Si j’étais un homme, on te vois moitié homme et moitié femme. Te trouves-tu beau en homme?

Caroline: Oui vraiment!!! J’ai l’impression d’avoir l’air plus jeune en gars. C’est tu plate un peu?!!! En même temps, ça reflète un peu ce que j’ai toujours entendu. Il n’y a pas un seul gars qui est passé dans ma vie qui ne m’a pas dit que j’étais un gars dans un corps de femme. C’est ma voix, mon énergie. Je suis un garçon manqué, mais qui a toujours été attiré par les hommes. J’ai toujours eu plein d’amis de gars. Mon meilleur ami, je le connais depuis que j’ai 17 ans. Il a été d’un support incroyable dans la période difficile que je raconte dans mon livre. Lui et sa femme m’ont accueillie et m’ont aidée à passer au travers.

Le support de mes proches a été essentiel dans ma trajectoire. J’ai pleuré chaque jour pendant des mois. J’en me demandais même si un jour ça arrêterait.

Mitsou: Tu vas loin dans la confidence. Tu nommes les médicaments contre l’anxiété et la dépression que tu as pris et tu parles aussi des joints que tu as fumés pour engourdir la douleur que tu vivais lors de la crise. Pourquoi c’était important de le faire?

Caroline: Je crois que reconnaître ses faiblesses, c’est se donner une chance de s’en libérer. Pendant des années, j’ai dû prendre des Ativans pour gérer mes crises d’anxiété quand je vivais un haut niveau de stress professionnel et que je voyageais sans arrêt. Quand il y a eu la crise médiatique et que l’opinion publique a vacillé du jour au lendemain en décembre 2018, j’ai demandé pour la première fois de ma vie des antidépresseurs à mon médecin. Au bout de trois semaines, j’ai réalisé que ce n’était pas pour moi, mais j’ai gardé l’Ativan pour dormir. Plus tard, pendant le tournage de La déesse des mouches à feu, j’ai recommencé à fumer la cigarette pour le rôle et aussi parce que ça me faisait du bien. Mon médecin m’a dit que c’était correct pour l’instant parce que j’avais besoin de soupapes temporaires. Il y a des étapes dans la guérison qu’on ne peut sauter.

La honte de consommer quand on vit une période difficile ou une dépression est très présente et c’était important pour moi de nommer les choses. Je fumais du pot pour m’étourdir. Je buvais seule en pleurant sur mon balcon. Je voulais l’écrire pour démystifier l’état de dépression dans lequel j’étais et qui peut arriver à n’importe qui. Tu sais, j’ai eu la chance d’évoluer dans une famille qui n’a jamais hésité à parler de santé mentale et d’aide psychologique. Mon père était de nature anxieuse et hypocondriaque. On m’a offert de consulter à l’âge de 14 ans pour les mêmes raisons. À l’époque, je n’aurais jamais osé parler de cela avec mes amies du secondaire et c’est exactement pour ça que je tenais à le mentionner dans mon livre.

D’invitée VIP aux comptes spéciaux

Mitsou: C’est important de nommer les choses et les situations. Surtout en ce moment alors que plusieurs personnes se retrouvent dans une situation difficile à cause de la COVID. Parles moi de la honte et du traitement que l’on vit quand on passe aux comptes spéciaux à la banque.

Caroline: Les comptes spéciaux, c’est l’enfer. Ça a anéanti ma confiance de leader. On a remis en cause mes compétences, je me suis sentie totalement abandonnée. Quelques mois avant, j’étais invitée aux cocktails VIP des banquiers et puis soudainement, j’étais une moins que rien. C’est très dégradant, mais tu n’as pas le choix de le subir. Ça a été la période la plus dure. J’ai été chanceuse de faire encore de la business aux États-Unis à ce moment-là, car j’ai rencontré beaucoup de gens d’affaires qui ont fait des faillites et qui m’ont raconté leur histoire. Il y a ici, au Québec, une grande honte qui est accolée au fait de se retrouver aux comptes spéciaux alors qu’aux États-Unis, cela fait intégralement partie de l’expérience entrepreneuriale. Un entrepreneur à qui il n’est rien arrivé n’est pas aussi aguerri qu’un autre qui a passé à travers TOUS les départements. On n’hésite pas à faire affaire avec toi, car tu sais encore plus que quiconque ce qu’il faut et ce qu’il ne faut pas faire.

Un jour, une avocate m’a demandé si j’allais faire faillite. Je lui ai répondu que non. Elle m’a dit calmement “je sais que tu ne veux pas, mais est-ce que tu vas faire faillite?” Ça a été une claque sur la gueule. Une révélation.

Mitsou: Mais tu racontes dans le livre la libération totale que tu as ressentie quand tu as compris -et accepté- que tu allais faire faillite.

Caroline: C’est un très long processus, surtout quand tu as des employés que tu ne veux pas laisser tomber. Un jour, une avocate m’a demandé si j’allais faire faillite. Je lui ai répondu que non. Elle m’a dit calmement “je sais que tu ne veux pas, mais est-ce que tu vas faire faillite?” Ça a été une claque sur la gueule. Une révélation. Je suis allée dans ma voiture et j’ai pleuré. À partir de ce moment-là, j’ai commencé à lâcher prise. Je n’ai jamais revu cette avocate, mais je sais qu’elle a été un ange pour moi.

Mitsou: Aurais-tu dû faire faillite avant?

Caroline: Oui. J’aurais dû le faire deux ans avant. Le retail ne fonctionnait plus, mes profits n’allaient que dans des baux des boutiques. J’ai aussi emprunté à des taux beaucoup trop hauts pour tenter de me sortir la tête de l’eau.

Mitsou: T’es-tu demandé pourquoi les gens n’ont pas eu de pitié pour toi?

Caroline: Parce que j’étais flamboyante, que je réussissais et je pense que ça fait du bien de voir les gens qui ont beaucoup de succès tomber. Je ne suis pas la seule à être tombée en affaires, mais j’ai rarement vu un entrepreneur se faire enquêter comme je l’ai été. Mes employés, mes clients ont été appelés, on les questionnait avec un ton d’enquête qui pouvait être choquant. J’ai mieux compris avec les témoignages que j’ai reçus en écrivant mon livre combien cela a pu donner la frousse à certains, qui m’ont laissée tomber pour protéger leur image.

Une crise vécue en famille

Mitsou: Je n’arrive pas à imaginer comment cela a dû être difficile de vivre tout ça seule, avec ta fille (tu étais AUSSI nouvellement séparée de ton mari Réal Bouclin). Tu ne le sais peut-être pas encore déjà, mais quel effet cette crise pourrait avoir sur Emanuelle à long terme?

Caroline: Je peux te dire que c’est une cristie de leçon de vie. Je tentais de lui expliquer les situations à son niveau, au fur et à mesure (sa voix se casse). La dernière chose que tu veux est d’ébranler la confiance de ton enfant ou la faire tomber avec toi. On venait tout juste d’emménager dans un nouveau condo que je louais et qui était presque vide. J’ai réalisé le premier soir que je n’avais même pas d’ustensiles pour le souper. Dans ce grand bouleversement, j’ai eu la chance d’avoir le papa d’Emanuelle, Jean-Marc, qui a été d’un calme et d’une grande bonté. Il était là quand on avait besoin de lui et gardait la petite quand les choses étaient trop difficiles. Il m’a forcée à ne pas m’isoler et je lui en serai toujours reconnaissante. Je tenais aussi à raconter mon histoire pour ça. Quand on est parent, on peut se laisser comme amoureux, mais il faut savoir qu’on sera toujours dans la vie de l’autre. Il faut se traiter avec respect et mettre de côté la rancune pour les enfants.

Reste que je tentais de garder sa vie aussi normale que possible. Le jour de son anniversaire, je l’ai emmenée magasiner dans un centre commercial avec toutes les cartes-cadeaux qu’elle avait reçues de ses amis et de la famille. À cette époque, il y avait des commentateurs qui disaient (faussement) que je volais le gouvernement. Certains me regardaient porter les sacs de boutique avec un regard désapprobateur ayant l’air de penser “qu’est-ce qu’elle fait à magasiner, c’est notre argent qu’elle dépense!”. D’autres nous regardaient avec beaucoup d’empathie. J’ai vécu ce moment soudée à ma fille. C’était son anniversaire et rien n’allait nous enlever le plaisir de vivre ce moment. On allait aussi se mettre dans la file d’attente pour prendre un cornet de crème glacée, même si tout le monde nous regardait. Je l’ai sentie tellement saine et forte là-dedans que cela va rester marqué dans ma mémoire à jamais. Ma fille comprend à quel point c’est important de suivre ses finances de près. On en a discuté. Un jour elle saura aussi comment se relever si elle tombe. C’est un conditionnement. On tombe, on braille, on se relève et on recommence. Elle m’a vue de près. Je ne souhaite à aucun parent de vivre ça, mais maintenant que c’est fait, je sais que ça a été positif.

Mitsou: J’ai tellement trouvé spécial quand tu racontes qu’après la faillite, tu as quelques heures pour sortir les derniers produits de ton entrepôt avec l’aide de tes oncles et tes tantes dans un petit local. Dès que tu finis, tu t’assois avec Julie St-Jacques, ta partenaire de toujours qui est un peu découragée. Tu développes alors pour elle une autre idée d’affaires. Tu n’es pas tuable!

Caroline: Je pourrais créer et développer des produits dans une tente roulotte ou sur le trottoir! Après ce que j’ai vécu, j’apprécie la vie, les gens sains, l’énergie saine.

Mitsou: Qu’est-ce que l’on peut te souhaiter?

Caroline: J’ai tellement apprécié la bienveillance que les gens ont eu envers moi. Je peux te dire que je vais encore faire confiance, mais en suivant bien mon instinct. Je ne tiens pas du tout à avoir une grande entreprise. Je me contenterai de dix employés avec lesquels je peux évoluer. Si je réussis, je pourrai encore redonner. Tu te souviens, pendant des années on a travaillé ensemble à lever des fonds avec la vente de bijoux pour la Fondation Cancer du sein du Québec. Cela me faisait vraiment plaisir de m’impliquer. C’est encore ce que je fais avec ma nouvelle compagnie de bijoux Symbollia pour laquelle chaque bijou a une cause.

CINEMA:
1Caroline fait un retour au jeu après 12 ans d’absence dans l’adaptation cinématographique du roman de Geneviève Petterson La Déesse des mouches à feu par Anais Barbeau-Lavalette, en salle depuis le 25 septembre dernier.

MUSIQUE:
2Caroline lance sa version de Si j’étais un homme, sa chanson fétiche cette semaine. Cliquez ici pour l’écouter.

LIVRES:
3Le livre Néron inc: la force de l’épreuve sortira en librairie le 1er octobre, écrit en collaboration par Caroline et la journaliste spécialiste en affaires, Valérie Lessage.

BIJOUX:
4Caroline a pu reprendre sa marque Néron en 2020 et a démarré une nouvelle compagnie spécialisée dans les bijoux reliquaires contenant les cendres d’êtres chers: Symbollia.

Caroline Néron: droit devant